Olivier de Kersauson 2006
   
Record Yokohama - San Francisco
   
Geronimo


29/05/06
 
Cap sur San Francisco: Olivier de Kersauson a quitté Yokohama lundi matin peu après 11H locales ( 2 heures 4 minutes 39 secondes GMT ) en direction de San Francisco pour tenter de battre le record de la traversée du Pacifique d'Ouest en Est (4.525 milles), détenu depuis 1998 par Bruno Peyron en 14 j 17 h 22 min 50 sec.
" C’est loin d’être la meilleure fenêtre, mais le front à l’air de se renforcer. De toute façon, Il n’y a rien de potable avant 10 jours donc autant saisir cette chance qui peut très bien se transformer en essai. La météo étant capricieuse et vraiment aléatoire dans cette région du Pacifique, ce front peut très bien nous amener de l’autre côté comme nous lâcher dans deux jours. Voilà pourquoi je me suis donné la possibilité de revenir au Japon reprendre un départ au cas où. "
Composition de l'équipage : Olivier de Kersauson, Didier Ragot, Jean Charles Corre, Lucas Zamecnik, Xavier Douin, Antoine Deru, Philippe Laot, Matt Bryant (Usa) et Christopher Links (Australie).


Geronimo

30/05/06
 
OdK : " Brume, pluie, pétole: de plus la mer bouillonne : 7 noeuds dans les rafales et progression dérisoire vers l'Est. Le vent adonne, impossible de porter un gennaker dans ce clapot infernal. La mer est de face ou de travers ou bien de l'arrière, bref de partout. Chocs sourds tour à tour sur la coque centrale et les flotteurs. Navigation chaotique, lente, pénible : impression d'aller nulle part enfermés dans ce monde sans horizon de brume et de pluie. "

30/05/06
 
OdK : " Pluie, pétole, brume ; rien à voir avec la prévision : ça c’est pas une surprise ! par contre c’est vraiment mauvais. Il ne reste qu’à souhaiter que ça s’améliore, ça c’est facile. Impression de piétiner sous la pluie rien de bien magique dans ce monde sans horizon, sans formes ni couleurs. La nuit va venir sombre pâteuse, il ne manque que la voix qui tombe du ciel et qui dit : faites-vous bien ch… les petits. Je me demande même si je ne l’ai pas entendue ! "

01/06/06
 
OdK : " Moins de brume et de la visi à 8 milles, je n’ai pas vu cela depuis le départ de Hong Kong,  ni depuis le parcours Tokyo - Hong Kong, ni même depuis les derniers 1000 milles avant l’arrivée à Tokyo en venant de San Francisco. Quel bonheur même si le ciel est toujours plombé, on a l’impression de respirer. Peut être dans un ou deux jours verra t-on le soleil : ça ferait du bien un peu de ciel bleu avec des formes de nuages et de la lumière.
Nous sommes fatigués de cette grisaille qui n’en finit pas et d’avoir le nez collé au radar, de ne voir ni lever ni coucher de soleil, de naviguer dans ce coton détrempé qui ne nous quitte pas. Voir un rayon de lumière, une crête de vague qui scintilleune ombre portée, un nuage qui bouge poussé par le vent et ne plus être obligé de regarder sa montre pour savoir l’heure bref quitter ce gris interminable du jour et ces nuits noires sans ciel ni étoiles et pour finir ne plus barrer dégoulinant de pluie dans ce monde sans horizon étouffé de brouillard. A plus tard
"

02/06/06
 
OdK : " Brume pluie visibilité ½ mille position 36 49 N 170 28 E quand Geronimo passe à cent mètres d’un objet noir vite identifié comme un radeau de survie. Virement de bord pour faire tête dessus. Il est vide, dégonflé et semi chaviré, dessus une inscription en caractères chinois ou japonais. Didier prend une photo pour le signaler. Vu l’état il n’est pas à l’eau depuis très longtemps pas d’algues. Impossible de le prendre à bord, la manoeuvre serait trop longue nous reprenons la route difficile de ne pas penser : pourvu que ... Nous signalons sa position au Cross Corsen pour qu’il transmette aux japonais. Le cockpit est silencieux, chacun dans ses pensées. "

02/06/06
 
OdK : " Cette dépression manque de souffle. Nous sommes à nouveau dans des systèmes de vents variables, on marche entre 8 et 22 noeuds. L’équipage enchaîne les garde-robes, on se traîne avec un vent presque arrière sous un temps brumeux et orageux. L’autre dépression qui nous suit a du mal à arriver sur nous, elle ne va visiblement pas assez vite, or elle pourrait renforcer celle dans laquelle nous sommes actuellement. Voilà, ce n’est pas très digne de Geronimo ces moyennes... "

04/06/06
 
OdK : " La nuit dernière nous vîmes des étoiles et ce vendredi jour de carême le soleil est apparu dans le ciel sans doute nettoyé par les anges bien apitoyés qu ils furent devant tant de misère. La joie de nos pauvres marins n’avait d’égal que celle de votre humble serviteur tant était grande pour tous, la peur de ne jamais revoir cette manifestation de la bonté du tout puissant à l’encontre des misérable pécheurs que nous sommes. En remerciement, officiers, marins, cuisinier, hommes de science et garde chiourne entonnèrent à l’heure des grâces un vibrant TE DEUM ponctué de douze coups de canon pour être mieux entendu de nos bienfaiteurs. "

06/06/06
 
OdK : " On arrive sur la mer avec un petit front qui n’est pas bien actif. En principe, une dépression se déplace plus rapidement que ça. Devant, c’est le calme plat. Elle n’avance pas vite et du coup, nous non plus . Nous gardons un œil sur le baromètre, mais globalement, il n’y a pas grand chose à faire et c’est assez monotone. Nous marchons entre 13 et 20 nœuds selon les variations du vent, au près, dans une mer plate. Il y a donc peu de manœuvres et aucune stratégie envisageable. Nous sommes sur la route directe et nous attendons que la pression baisse pour redémarrer. On avance avec la dépression, quand elle accélère, nous aussi, c’est aussi simple et ennuyeux que ça. Depuis 72 heures, c’est le même océan, les mêmes lumières, il ne se passe pas grand chose… Tout cela n'est pas très interessant. On va pas dire que je garderai cette traversée dans mes souvenirs très longtemps. A l'avant d'une depression trop faible, c'est mer plate et vent entre 15 et 20 noeuds au mieux. On prend un ris de temps en temps quand une rafale s'annonce quelques heures. "

07/06/06
 
OdK : " Ça continue et ça continuera ces journées mornes sans lumière ni soleil apparent. Les vents varient de 12 à 22 noeuds durant le même quart, quant à l’angle, il oscille immuablement de 55 à 70°. La mer est plate heureusement. Parfois un peu de clapot dans les zones de courants forts. Plein de saloperies qui flottent : palettes, énormes défenses de quai, canot de sauvetage, bidons de 20 litres à moitié remplis d’eau, bastins de bois etc etc…
Pas un quart où l’on ne passe à moins de 100 mètres d’une épave qui endommagerait la coque si l’on touchait. Cette pollution est bien triste et semble inéluctable. Dans l’ensemble se sont plus des objets arrachés par la mer aux hommes que jetés par ces derniers, conséquences directes de l’énorme augmentation du trafic maritime.
Dans ce triste océan sans vent ni lumière, Geronimo fait route dans la grisaille, un bout de lune qui n’arrive pas à percer les nuages. Température 12 degrés, je rêve d’un lever de soleil.
"

08/06/06
 
OdK : " Par chance, Geronimo est un bateau complet, qui, même dans le petit temps avance bien, nous marchons à 9/10 nœuds quand il y a 7 nœuds de vent. Et il nous faut sortir le plus vite possible de cette zone qui est incontournable. Si nous voulions l’éviter, il faudrait, que ce soit au nord ou au sud, parcourir 1000 milles pour rejoindre un point alimenté. Donc, nous sommes obligés de passer dedans. C’est comme une tache sur l’océan qu’il nous faut traverser absolument. Combien de temps allons nous mettre ? Je l’ignore, dans une douzaine d’heures, nous en saurons plus.
Cette traversée du Pacifique était comme un long tunnel de brume et de pluie. C’est tordu et les prévisions varient vite. A bord, tout le monde à envie que ça se termine. L’équipage reste appliqué, ils sont habitués à tourner ensemble depuis longtemps, mais c’est un métier dans lequel il faut être prêt à tout, au meilleur comme au pire, on dira que nous ne sommes pas dans ce qu’il y a de meilleur.
Avec Didier (Ragot), nous nous remémorons les horreurs que nous avons connues dans le genre : les Acores/Brest une semaine et cela en début avril, on se dit qu’il faut avoir des nerfs pour faire ce métier, se forcer à penser que tout va aller mieux etc… et ça marche parfois ! Nous n’avons vraiment pas envie de subir encore ce vent qui s’essouffle, nous avons eu notre dose depuis Yokohama.
"
« Le temps est la seule chose au monde que tout le monde connaît et éprouve et qu’on ne peut ni voir, ni sentir, ni toucher, ni diriger, ni modifier, ni définir : Il est insaisissable comme la pensée, il n’est nulle part, il est partout. Il n’est rien et il est tout ; il est impossible de le comprendre ; il devrait être interdit d’en parler.. »
Jean d’0rmesson dans Histoire du juif errant.

09/06/06
 
OdK : " Au près serré pas sur la route ; vent 8/9 nœuds dans les rafales. Vitesse : 11 nœuds, magnifique, espérons pouvoir virer de bord dans 10 à 12 heures. La sainte pétole a l’air très bien organisée. Ciel presque clair, pas de brume permanente, des lambeaux seulement. Températures en forte hausse : 14.6 degrés. "

10/06/06
 
OdK : " Pouvez vous remettre cette lettre au vent, si vous le voyez à San Francisco :
Et si vous ne reveniez jamais. Qu’il vous prenait l’envie comme cela, sans même dire au revoir, las que vous devez être de balayer la crasse des villes, de disperser les fumées empoisonnées des usines, de secouer des fils électriques et des panneaux de signalisation, pour vous retrouver quelques mètres plus loin à tourbillonner dans l’odeur pestilentielle des décharges sans compter que vous vous déchirez les rafales sur les milliers d’antennes et de câbles dont les villes sont hérissées.
Il n’y a pas si longtemps c’était magnifique d’être le vent. Vous apportiez des senteurs selon les saisons, effeuilliez des roses, courbiez des blés, faisiez faire des loopings aux oiseaux, arrachiez les feuilles mortes, séchiez le linge. C’est vous aussi qui faisiez grincer les girouettes, claquer les oriflammes des champs de batailles et dans certains pays tourner des moulins. Certains jours, plus polisson, vous emportiez les chapeaux et souleviez les jupes mais surtout pendant plus de deux milles ans c’est vous qui emmeniez les bateaux. Pas un voyage sur la mer sans vous, pas de Christophe Colomb, pas d’Amérique, pas d’Australie, pas de Polynésie. Jusqu’il y a cent ans, pas un grain de café ni une lettre d amour qui ne soient arrivés sans votre aide. Il faudrait une vie pour raconter tout ce que le vous nous avez permis de faire. Jadis tout le monde le savait et vous saviez que vous étiez utile et aimé, et en Méditerranée, berceau des civilisations, on avait coutume de dire: quand vous n’êtes pas là, c’est la galère.
Aujourd’hui les moulins tournent au nucléaire, les sèche-linges aussi, les roses poussent dans des serres en plastique, plus personne ne porte de chapeau et les filles ont des collants sous leur jupes et pour ce qui est des bateaux… Mais il y a Geronimo. Lui, cela fait des années qu’il tourne sur toutes les mers du monde grâce à vous. Sur ce bateau pas un seul de vos gestes ne nous échappe, et quand certains vont dormir, d’autres se réveillent pour vous suivre. Nous parlons de vous tout le temps, recherchons sans fin votre compagnie. Vous faiblissez c’est l’inquiétude, vous partez c’est le drame, nul part au monde vous n’êtes autant chéri, choyé, attendu. Je vous en prie, virez moi cet anticyclone et rentrons ensemble à San Francisco, cela nous ferait si plaisir.
"

11/06/06
 
Olivier de kersauson et ses huit équipiers ont inscrit une nouvelle ligne sur le prestigieux livre d'or de la WSSRC en battant le record de la traversée Yokohama - San Francisco en 13 jours 22 heures 38 minutes et 28 secondes (4482 milles à la moyenne de 13.40 noeuds). Le record qui était détenu par Bruno Peyron, est amélioré de 18 heures et 44 minutes.
 
Geronimo
 
" Si je devais refaire le retour qu'on a fait là, je m'arrangerais pour être malade, je me ferais porter pâle. Le retour qu'on a fait là, ah non non non, moi je veux bien toutes les galères, les trucs comme on a eu au Cap Horn, 11 jours de tempête, je veux bien tout ça. Mais ce qu'on a eu là, non non non, ah, ah, ah, non non non, je suis désolé, non non je prends pas. Celui qui veut ... on est là-bas... Moi j'irai plus, ça c'est sûr, je ne peux pas m'empêcher d'avoir le fourire rien qu'à l'idée qu'on puisse y penser. "
 

12/06/06
 
Message du Président de la République : " Cher Olivier, Vous venez de battre le record de la traversée du Pacifique à la voile d’ouest en est, à bord de votre trimaran Geronimo, en 13 jours, 22 heures, 38 minutes et 28 secondes. Pour ce formidable exploit, je suis heureux de vous adresser, au nom de tous les Français, mes plus vives et plus chaleureuses félicitations. Après avoir aisément entamé cette traversée, et en dépit de conditions météorologiques très capricieuses, l’excellent skipper que vous êtes et son équipage ont réussi à effacer l’ancien record détenu par Bruno Peyron de plus de 18 heures. Une nouvelle fois, vous mettez la voile française à l’honneur et nous savourons avec vous, avec fierté, cette magnifique réussite. En vous adressant à nouveau mes plus chaleureux compliments, je vous prie de bien vouloir accepter, Cher Olivier de Kersauson, l’expression de mes plus cordiales amitiés. Une fois de plus bravo, Cher Olivier, pour ce superbe exploit ! Bien cordialement. " Jacques Chirac