Trophée Jules Verne 2003
Tentative d'Olivier de Kersauson / Geronimo : de Ouessant à Ouessant...

10 janvier 2003 : dernière déclaration à la presse
Olivier de Kersauson a déclaré : "Le record de Bruno Peyron est conséquent, sur la table à carte on doit pouvoir faire mieux, mais je ne suis pas un homme du virtuel, maintenant il faut entrer dans la réalité."

11 janvier 2003 : C'est parti !!!
Olivier de Kersauson a franchi la ligne de départ, entre l'île d'Ouessant et le cap Lizard samedi 11 janvier 2003 à 3 heures 00 minute et 9 secondes TU (4 heures 00 minute 09 secondes heure locale), avec un vent de nord-est établi à 25 noeuds.
Géronimo
a attendu la formation d'un système météo favorable pour tenter de battre le record du Trophée Jules Verne détenu par Bruno Peyron en 64 jours, 8 heures, 37 minutes et 24 secondes et devra donc être revenu avant le 16 mars à 11 heures 36 minutes 33 secondes TU (12 heures 36 minutes 33 secondes heure locale)
La première partie du parcours doit-être effectuée avec un vent Est Nord-Est pour s'extraire du Golfe de Gascogne puis il faut trouver un vent portant au niveau des Iles Canaries et de l'Espagne pour se présenter au niveau de l'Equateur dans de bonnes conditions.
La dernière journée a été consacrée à l'installation d'une nouvelle grand voile et à la préparation de l'avitaillement.
Depuis son avarie de Février 2002, OdK a parcouru 30 000 milles nautiques sur Géronimo pour préparer le matériel et les hommes.
17 janvier 2003 : jour 6, passage de l'Equateur
Le skippeur breton a passé l'équateur le 17 janvier 2003 après 6 jours 11 heures 26 minutes et 21 secondes de navigation à 21 nœuds de moyenne, alors que Bruno Peyron avait mis 7 jours et 22 heures. Le record sur cette distance était détenu depuis 1994 par le Néo-Zélandais Peter Blake en 7 jours 4 heures 24 minutes.
C'est donc avec 1 jour et 11 heures d'avance sur Orange que Géronimo est entré dans l'hémisphère Sud.
Lors de sa précédente tentative l'an dernier, Olivier de Kersauson avait mis un peu plus de 9 jours et 7 heures.
 
 
24 janvier 2003 : jour 13, entrée dans les 40èmes Rugissants
Après un remarquable franchissement du Pot au Noir (zone de convergence entre les deux hémisphères générant des vents souvent faibles et instables), Geronimo a décrit un large arc de cercle vers l'Ouest, pour contourner une zone de vents faibles, qui l'a amené à quelques encablures du Brésil. Cette navigation à 45° de la route directe n'a en fait pas été aussi pénalisante que l'on pouvait le craindre, puisque le 11ème jour de course de Geronimo correspond au 13ème jour d'Orange. Le couloir laissé par l’anticyclone de l’Atlantique Sud était étroit, mais Olivier de Kersauson a su profiter du moindre souffle d'air pour s’écarter des côtes d’Amérique du Sud et commencer à traverser en biais l’océan Atlantique en direction de l’Antarctique.
Au 13ème jour de navigation, net ralentissement causé par un anticyclone, l'équipage a profité des derniers moments de "calme" pour faire un check-up complet du trimaran avant les mers du Sud et remédier à un problème d'étanchéité sur une trappe.
A l'approche des 40èmes Rugissants, avec près de 1000 milles nautiques d'avance sur Orange, Olivier de Kersauson s'est confié :
" On va changer de monde, on entre dans le grand Sud et ce n’est pas innocent. Tout nous le dit, les symptômes annonciateurs sont là, la lumière, les animaux (nous avons vu notre premier albatros) et surtout la mer. Elle a déjà un autre rythme, on sent la houle qui arrive du sud, qui gonfle. La lumière est sublime, la température baisse. Hier c’était l’Eté et voilà le Printemps. Le vent commence à rentrer, on est prêt. Pour l’instant nous avons 20/25 nœuds de vent, mais au fil des heures, ça va monter, 30, 35 nœuds. Pour avancer dans ces conditions molles, il a fallu se donner du mal, être attentif, manœuvrer beaucoup. Chaque mille gagné pour sortir du trou était rentable. Mais c’était fatigant et stressant. La fatigue, c’est le danger numéro 1 sur un bateau. Je veille à ce que personne ne manque de vigilance ou de réflexe et pour ça, il leur faut dormir. Geronimo va entrer en forme dans le Sud "

27 janvier 2003 : jour 16, Cap de Bonne Espérance
Geronimo et ses 11 hommes d'équipage empochent leur troisième record et leur premier Cap en passant le Cap de Bonne Espérance le 27 janvier 2003 à 17 heures 35 minutes, 37 secondes TU soit après 16 jours 14 heures 35 minutes 26 secondes de navigation. L'ancien record détenu par Orange est battu de 2 jours 4 heures 4 minutes 34 secondes.
A partir du Cap de Bonne Espérance tout devient difficile sur tel bateau : le froid, la pluie, le vent, les embruns, la houle, les creux, les déferlantes, l'alimentation, le sommeil, sans parler de l'hygiène. Le passage s'annonce délicat au niveau des Iles du Prince Edouard où une haute pression reste pour l'instant bloquée au sud de Madagascar. Une forte dépression venant du sud-ouest pourrait dans les jours prochains enfoncer cet anticyclone en comprimant fortement les isobares.
Le résultat risque de se matérialiser par la levée de vents brusques entre les deux systèmes. " Le Sud est obstrué par des dépressions très nord. Impossible de faire la belle glissade qui nous permettrait de plonger pour aller s ‘aligner sur la latitude sud Kerguelen et rouler. Le passage à l’air bien tordu sur au moins 1500 milles. Nous ne sommes pas dans le schéma et dans ces zones-là je n’aime pas les anomalies météorologiques parce qu’en général, elles ne sont pas porteuses de bonnes choses "
Olivier tient à partager le succès avec son équipage : " Ça tourne bien. L’ensemble des manoeuvres se passe en un temps record. C’est sûr que lorsque l’on a sur le pont des gars habitués à remonter des fils de chalutiers, ils savent où mettre leurs doigts lorsque les winches tournent. Ca se passe avec beaucoup de rapidité sans avoir à parler ni être vigilant. Je suis vraiment content. De plus, on s’amuse bien : l’équipage est enthousiaste, content d’être là, du bateau, content de descendre, d’arriver dans ces mers-là. C’est un plaisir de voir des gens qui ne sont pas blasés et vraiment contents de faire ce que l’on fait. Cet état d'esprit est formidable, tout comme ce goût d’y aller, de manoeuvrer, de barrer et de faire du bateau. On fait bien marcher le bateau en même temps qu’on le préserve dans un état d’esprit très rigoureux. J’ai commandé pas mal de bateaux de course. Je n’ai pas eu une faute de manoeuvre depuis le départ. C’est dire à quel point la concentration est forte. Je pense que c’est une énorme qualité pour un équipage. Il est important d’être concentré pour que jamais un winch ne démarre pas au moment où il doit démarrer, un bout reste coincé ou une voile ne monte pas ... "
Rien n'est joué, les deux jours, quatre heures et cinq minutes d'avance peuvent fondre comme Antarctique au soleil, Geronimo n'est qu'au quart du challenge. Si le danger ne venait pas du Sud, il pourrait venir du Nord : Ellen est partie ...

2 février 2003 : jour 22, entrée dans les 50èmes Hurlants
Geronimo est entré dans les Cinquantièmes Hurlants (dorsales situées au Sud-Est des trois continents - Amérique du Sud, Afrique et Australie - qui prolongent vers le Sud les anticyclones subtropicaux)
" La descente par le Grand Sud, par des mers effrayantes où toute possibilité de secours est une utopie. Là-bas domine l’isolement total, celui d’un immense désert de vagues d’une sauvagerie d’aube du monde ", a dit Olivier de Kersauson. Les cinq derniers jours de progression de Geronimo se sont déroulés comme il l'avait prévu : ralentissement au début pour laisser passer tout un système de dépressions très Nord et s'y glisser sur la fin afin de descendre en latitude. " Faire des routes à latitude 40° n’est pas rentable alors que si on peut accrocher un bon Sud maintenant, entre 49° et 50°, même un peu plus, les routes seront plus courtes et c’est quand même le but de l’opération ! " Avant d'atteindre la latitude 50°, Geronimo a longé, au niveau des îles Kerguelen, une zone de hauts-fonds de 150 mètres à l'origine d'une très forte houle de nord, traversière, parfois difficile à négocier. La température de l’eau est tombée à 4°C, celle de l’air restant à 3°C, ce froid conjugué à la vitesse du bateau rend la vie à bord un peu difficile, les hommes commencent à être fatigués.
Le 3 février 2003, à 15 h OO TU, Geronimo était pointé à moins de 1000 milles du Cap Leeuwin avec 3 jours d'avance sur Orange. Un front violent de 50 noeuds est annoncé en direction de Géronimo qui envisage de se mettre à la cape ou de quitter les 50èmes.

6 février 2003 : jour 26, Cap Leeuwin
Olivier de Kersauson et son équipage ont passé la longitude du Cap Leeuwin (Sud Ouest de l'Australie) le 6 février 2003 à 7 h 53 m et 22 s (TU), établissant ainsi le nouveau record depuis Ouessant à 26 jours 4 heures 53 minutes et 13 secondes. Le précédent record était détenu par Bruno Peyron en 29 j 7 h et 22 m, Orange compte donc 3 j 2 h et 29 m de retard.
Le skipper a finalement choisi de remonter au Nord afin de retrouver des conditions météo "acceptables" au risque de rallonger sa route. Malgré cette option, il a rencontré un vent "dantesque" avec des bourrasques de 60 noeuds sous grains, une mer impitoyable se déplaçant à 30 noeuds (plus vite que le trimaran) Sous toile réduite à trois ris et trinquette, la puissance est presque insuffisante pour suivre le train de houle et éviter que les vagues - six mètres de creux - ne déferlent sur bâbord arrière.

10 février 2003 : jour 30, entrée dans l'Océan Pacifique
Au 30ème jour de navigation, vers 7 h TU le trimaran géant a fait son entrée dans l'Océan Pacifique en passant la longitude de 155° Est et en laissant derrière lui, avec soulagement, l'horreur de l'Océan Indien. Une latte de grand voile à changer en 37 minutes ... pour ne pas perdre la main. La navigation est maintenant plus paisible, à 25 noeuds sous gennaker médium et grand-voile haute dans 26 à 30 noeuds de vent. " L’air est frais parce qu’il vient du Sud mais le décor est superbe : la moitié de la lune, quelques étoiles ... Que des jolis moments ! ".
Geronimo aborde la 2ème moitié du parcours dans de très bonnes conditions, les temps de passage sont remarquables mais il serait osé de faire des projections sur la suite : si Orange accuse un retard de près de trois jours et 1100 milles, il naviguait au même moment à une latitude beaucoup plus basse ( 54° Sud )..
La route sera plus longue pour Olivier de Kersauson. Pour maintenir ces trois jours d'avance, Geronimo devrait réaliser une moyenne journalière de 506 milles (de point à point) en 9 jours soit une vitesse de 21 noeuds ce qui semble irréalisable.

12 février 2003 : jour 32, l'Antiméridien
Ce matin à 6 h 13 m 56 s, les instruments de Geronimo affichaient : longitude 180 Est, longitude 180 Ouest, il venait de franchir l'antiméridien, le bout du monde. En une seconde les 11 hommes sont passés du jour à la veille ! Le parcours depuis Ouessant a été réalisé en 32 j 3 h 13 m 47 s (Geronimo conserve une avance de 2 j 6 h 7 m sur Orange.)

20 février 2003 : jour 40, 6ème passage du Cap Horn pour OdK
Le Cap Horn a été passé le 20 février 2003 à 19 h 16 m et 13 s (TU) soit un nouveau temps de référence de 40 j 16 h 16 m et 4 s pour la distance Ouessant - Cap Horn. Le précédent record était détenu par Bruno Peyron en 42 j 2 h et 52 m, l'avantage est de 1 j 10 h et 36 m pour Geronimo. La distance entre le Cap Leeuwin - Cap Horn a été accomplie en 14 j 11 h et 23 m, le record reste donc en possession de Bruno Peyron avec 12 j 19 h 30 m. L'avance de Geronimo a fondu de 1 jour et 16 heures depuis le précédent Cap.
La fin du Pacifique n'aura donc pas tenu ses promesses, réservant bien au contraire de mauvaises surprises aux 11 hommes : au sud, les icebergs et growlers, au nord de violentes dépressions, il ne leur restait qu'un étroit couloir pour tirer des bords. Ils sont fatigués, usés et déçus : " Du Sud, nous n’avons eu ni la beauté, ni la magie. Seulement des systèmes météorologiques dégueulasses et des mers croisées. Nous voulions voir la lumière et sommes restés dans un tunnel pendant 20 jours. C’est un parcours que j’ai fait six fois dans ma vie. Si ça avait été 6 fois comme cela, ça je ne l’aurait pas fait. " Tout le monde est content de quitter le Pacifique : " Une fois que l’on a passé le Cap Horn, on sait que l’on ne va plus mourir, que l’on est sorti d’un monde où il ne faut pas traîner ...

22 février 2003 : jour 42, situation tendue aux Malouines
Les 11 hommes ont encore perdu beaucoup de terrain sur Orange en effectuant 200 milles de moins au cours de la 42ème journée, leur avance est maintenant réduite à environ 24 heures ! Olivier de Kersauson devient pessimiste : " Les prévisions ne sont pas bonnes. On a devant nous un système anticyclonique qui se déplace vers Géronimo et qui nous empêche de gagner dans l'est. Il n'y a ni stratégie, ni élément qui permette, à l'heure qu'il est, d'essayer d'enrober un système. Tout est en travers de la route. "
La tension va monter à bord ...

23 février 2003 : jour 43, message d'Olivier de Kersauson
" Calme et silence pas terrible pour la moyenne aujourd´hui et demain non plus sans doute. La route du nord est fermée. Ne pas penser aux secondes qui défilent pour rien. Ne pas penser au Jules Verne, ne pas penser aux positions, surtout pas aux positions. Se dire que c´est une belle journée de printemps sur la mer, qu´on va s´appliquer pour aller vite avec les miettes de vent qui restent. Se dire encore que c´est fatal, normal même, qu´il n´y a pas de tour du monde sans calmes. Que Geronimo n´a pas son égal dans les petits airs. Profiter du talent du bateau, de l´application de son équipage, régler sans cesse, gagner un quart de noeud, puis un autre et surtout, surtout ne pas descendre à la table à cartes, se mordre les lèvres en voyant le parcours " Olivier.

26 février 2003 : jour 46, redémarrage de Geronimo ?
Le trimaran géant semble avoir touché un peu plus de vent sur son cap Nord-Ouest ayant parcouru 78,9 milles entre 3 h TU et 7 h TU soit une vitesse moyenne de 19,72 noeuds. Cette situation peut s'avérer extrêmement intéressante pour Geronimo car si sa route a été plus longue dans les mers du Sud, les choses sont maintenant inversées : depuis le cap Horn c'est lui qui tient "la corde" en faisant route directe vers l'Equateur - malgré l'influence négative des courants d'Amérique du Sud - alors qu'Orange avait pris une option Nord-Est plus pénalisante. Olivier de Kersauson a profité des moment de calmes pour faire la révision des 40°00 : " En effet, même si on perd la moitié de notre vitesse, on perd la moitié d’une vitesse faible. Au final, c’est moins pénalisant " ... " Nous avons effectué un grand check-up du mât, les changements des transfilages et des roulements du chariot de grand voile. On a également tiré parti de la situation pour étanchéifier le puit de dérive, retourner les drisses et les écoutes puis démonter les poupées de winches, remonter les feux de navigation et procéder à l’extinction des transmissions pour nettoyer les données, etc ... " ... " Le bateau est en état. J’ai toujours dit qu’il fallait arriver au cap Horn avec un bateau et un équipage capables de courir, d’assumer l’extraordinaire variété de conditions météorologiques que nous allons avoir à partir de maintenant et jusqu’à l’arrivée à Brest "
Les journées 47, 49 et 50 d'Orange ont été assez mauvaises, nous pourrions avoir à la vacation de dimanche matin des écarts entre les deux voiliers situés aux alentours de 24 à 36 heures.
Le Trophée Jules Verne entre dans sa phase la plus palpitante, les deux bateaux sont assez proches l'un de l'autre; les écarts ne sont pas creusés et même si l'avantage reste à Geronimo, tout peut arriver.

1er mars 2003 : jour 49, il faudrait un miracle ...
L'embellie aura été de très courte durée, le piège s'est refermé sur Geronimo qui se trouve à nouveau dans des zones de grands calmes. Les nerfs des onze hommes sont mis à dure épreuve, la morosité a regagné le bord. Un mince espoir à court terme : gagner la latitude des 20 ° Sud pour toucher des Alizés qui soufflent à environ 10 noeuds. Sur le trimaran, on apprend à se contenter de peu. Mais les perspectives à trois jours ne sont pas bonnes. « Le système n’est plus alimenté, plus rien ne se passe. Le plus éprouvant, c’est que toutes les prévisions sont pessimistes. Aucune perspective, il faudrait un miracle. »
Et pourtant, à la vacation de ce matin à 3 h TU, l'écart avec Orange s'est accentué pour atteindre 600 milles !!!
Mais on ne gagne pas le trophée Jules Verne en faisant le point à 1408 milles de l'équateur !
Pour le remporter, il faut arriver à Ouessant avant les autres ...

3 mars 2003 : jour 51, Geronimo sur la réserve !
Pas de vent depuis 4 jours ! Geronimo a beau démontrer ses grandes qualités dans les petits temps, cela ne sera pas suffisant pour arriver en bonne position à l'équateur. Les 11 hommes profitent des piètres performances d'Orange dans les mêmes zones pour ne pas perdre trop de leur avance, mais maintenant la fête est terminée. Les résultats du catamaran avaient été assez bons lors des 51ème, 52ème et 53ème journées avec près de 500 milles par jour. Si Geronimo continue son train de sénateur, la réserve de 400 milles sera épuisée dans 2 jours et il y a fort à parier que les deux voiliers se retrouveront pratiquement à égalité à l'Equateur.
Retour à la case départ !!!
Tout à refaire ?
Tant de risques, d'efforts et de souffrances pour rien ?
Ce serait trop bête !!!
Et pourtant, c'est la triste réalité du Jules Verne : si le bateau ne casse pas dans le Sud, c'est la remontée qui fait la gagne ou ..

5 mars 2003 : jour 53, alerte Orange à l'Equateur
Le trimaran a atteint l'Equateur le 5 mars 2003 à 12 heures 37 minutes 48 secondes TU, soit en 53 jours, 9 heures, 37 minutes et 39 secondes. La remontée de l'Atlantique Sud aura été un véritable chemin de croix pour Géronimo qui n'en finit pas du subir des petits temps pour ne pas dire pas de temps du tout. A l'Equateur, la tendance est inversée, le trimaran compte un retard de 4 heures et 48 minutes sur Orange. Les dégâts sont néanmoins limités : " Voilà 8 jours que l’on grappille chaque mètre, chaque seconde de parcours. 4 heures de retard par rapport à Orange, ce n’est pas si mal. Il y avait de quoi perdre deux jours si on ne s’était pas battu comme des lions " Pour la suite, tout dépend bien évidement des prévisions météos, qui ne semblent pas bonnes avec un pot au noir de 1400 kms d'épaisseur et pas d'alizés construits : " Aucun élément nous permet de penser que l’on va aller vite dans les jours à suivre. Malgré une ambiance plutôt agréable et active, il plane toujours cette angoisse de voir que ça se s‘améliore pas. Pendant des jours et des jours, on a cru que le vent viendrait. À présent, on sait qu’il va falloir encore attendre l’équivalent de 300 ou 400 km. Le Trophée Jules Verne va se faire à l’arrachée. Si on réussi à l’avoir, ce ne sera pas d’un jour, ni d’une demi-journée, mais plus certainement de quelques heures ou quelques minutes. Peut-être aussi qu’il nous manquera 30 minutes. Aujourd’hui, c’est à ce niveau-là que ça se passe ".
Olivier de Kersauson savait de quoi il parlait en affirmant dès le 1er mars 2003 : " il faudrait un miracle ..."

7 mars 2003 : jour 55, Peyron sort du bois
extraits des interviews réalisées par le Télégramme et Libération

Télégramme : 4 h 48' de retard au passage de l'équateur : est-ce, selon vous, un retard rédhibitoire ?
Peyron : "Pas du tout. Nous sommes à égalité. C'est un suspense génial pour le Trophée Jules Verne. Il faut se souvenir que nous, l'an passé, on avait également été très lent à cet endroit : le jour où on passait l'équateur, on s'est rendu compte qu'on avait un gros problème avec notre boule de pied de mât en titane. C'est aussi pour cette raison qu'on avait levé le pied afin de pouvoir réparer".

Télégramme : Entre l'équateur et Ouessant, vous aviez considérablement rallongé la route. Pensez-vous que Kersauson opte, lui, pour l'orthodromie ?
Peyron : "Moi, j'avais choisi cette option car je ne voulais pas faire de près avec cette boule fissurée. Mais, du coup, on avait rallongé la route de près de 1.000 milles. Pour en revenir à Kersauson, je pense effectivement qu'il va opter pour une route directe : tout dépendra de la position de l'anticyclone. Ça va se jouer au près. A mon avis, il ne va pas se passer grand-chose pour eux pendant deux jours, mais, à partir de lundi, ils vont nous reprendre du terrain".

Télégramme : Donc, pour vous, ils peuvent encore battre le record ?
Peyron
: "Oui, bien sûr, ils vont y arriver. C'est ce que je leur souhaite. Tout cela donne de la vie et de l'intérêt à ce Trophée Jules Verne. Je crois qu'en douze tentatives, huit ont échoué : ça prouve que ce n'est pas si facile que ça. Enfin, si Kersauson et ses équipiers tombent le record, ça me donnera une bonne occasion d'y retourner".

Télégramme : Serez-vous à l'arrivée pour les accueillir ?
Peyron : "Hélas non. Je serai en Asie pour The Race Tour, mais il est prévu une liaison satellite avec l'équipage de "Géronimo".


Libération : Geromino» aura passé 5 000 kilomètres dans la pétole. Avez-vous connu pareille situation ?
Peyron : "Pas telle que l'ont vécue Olivier et son équipage. Je ne connais rien de pire, sur de tels bateaux, que d'être réduit à l'impuissance, surtout quand on connaît l'incroyable potentiel de ces mêmes engins. Depuis plus d'une semaine, l'équipage de Geronimo connaît une situation stressante et exacerbée par le fait d'avoir perdu toute leur confortable avance dans la sortie du Pacifique et lors de la remontée de l'Atlantique."

Libération : Quel scénario imaginez-vous ?
Peyron : "Cette course va se jouer sur quelques heures. Rien n'est perdu pour Geronimo, car il existe encore la possibilité de profiter d'un flux perturbé qui traverserait l'Atlantique Nord et qui descendrait très sud, un peu comme cela avait été le cas dans The Race. Les hommes de Club-Med' avaient alors accroché des vents d'ouest aux Canaries, et cela, jusqu'à Gibraltar. Dans ce cas-là, Geronimo pourrait nous mettre un jour et demi dans la vue. Il reste toutefois deux autres possibilités : soit l'anticyclone des Acores est bien positionné, et Geronimo pourrait le contourner... Soit cet anticyclone est alors bien décalé sur la gauche et, dans ce cas-là, il faut tenter l'intérieur. Pourquoi ? Parce qu'un trimaran est plus à l'aise qu'un catamaran au près. Olivier pourrait prendre une décision lundi. Il ferait du près serré, parce qu'il sera passé à droite de l'anticyclone des Açores, ou alors il sera débridé et foncera en passant par la gauche."

Libération : A la sortie du Cap Horn, auriez-vous emprunté la même route ?
Peyron : "Je suis mal placé pour juger, car je n'avais pas les cartes météo à ce moment-là. Dans mon fauteuil, à Paris, je me voyais assez mal affirmer : moi, j'aurais été à gauche ou encore à droite dans cette remontée de l'Atlantique. Dans le doute, je privilégie la solution qui laisse utiliser le potentiel du bateau. Même si c'est à 50° de la route, parce que je sais que je peux avancer à 20-25 noeuds. Pour ce qui concerne Orange, nous avions fait le choix de traverser la dorsale de l'anticyclone de Sainte- Hélène à l'endroit où elle était la moins épaisse."

Libération
: Vous dites : le Jules-Verne, c'est un examen. Pourquoi ?
Peyron : "On peut découper ce trajet en six partiels. Deux pour descendre, deux pour l'Indien et le Pacifique, et enfin un partiel Atlantique Sud et un partiel Atlantique Nord. Les deux premiers partiels d'Olivier furent magnifiques, les deux suivants sont mauvais. Notre remontée était moyenne, mais moins mauvaise que celle qu'il endure depuis une semaine. Un tour du monde, c'est toujours un tiers de bon, un tiers de moyen et un tiers de mauvais. A condition d'avoir de bonnes notes dans tous ces partiels, nous pourrions descendre alors à 58 jours. Mais tout cela, c'est de la théorie."

9 mars 2003 : jour 57, Geronimo sur le sentier de la guerre
Exit le Pot au Noir !!! Geronimo a réussi à se dégager de cette zone terrible et navigue maintenant sur un cap Nord Nord-Ouest dans des Alizés un peu plus soutenus même s'ils restent néanmoins mous. La moyenne des deux derniers jours est établie à 350 milles, soit 15 noeuds. Le trimaran s'approche de l'anticyclone des Açores dans un système météo mouvant : " Impossible de savoir quel type de schéma météo exact nous allons avoir. Il va falloir attendre pour savoir si ça passe. Nerveusement, c’est très stressant mais il faut d’abord penser à rejoindre le Nord. Après on verra bien ... "
A la faveur de ce regain de vent, Geronimo est repassé en tête. A la vacation du 8 mars 3 h TU, l'avance est faible mais bien réelle : environ 100 milles. Gardons nous de tirer des conclusions hâtives, le Trophée Jules Verne est à portée de main mais rien n'est fait. Les deux jours à venir seront décisifs pour savoir si Olivier de Kersauson et ses braves parviendront à trouver un point d'accroche qui leur permettra de rentrer à la maison victorieux.

12 mars 2003 : jour 60, Boire le calice jusqu'à la lie
A quatre jour de l'échéance fatidique, Orange a repris la tête avec une courte avance sur Geronimo toujours aux prises avec l'anticyclone des Açores. La progression du trimaran s'effectue sur une ligne plus directe (donc plus courte) à la vitesse appréciable de 20 noeuds. Cependant aucun pronostic ne peut être émis tant la situation météorologique est complexe et changeante dans l'Atlantique Nord avec trois anticyclones et trois dépressions qui rivalisent d'imagination pour brouiller les cartes (météo...).
«Depuis près de 12 heures, nous avons de belles conditions de glisse. Cette nuit en principe, nous devrions passer entre Flores et Fayal, à une cinquantaine de milles de cette dernière en raison d’un cône de dévent relativement important dû à la hauteur importante de l’île. Lorsqu’il n’y a rien à prendre dans le Nord comme c’est le cas, la route la plus courte s’impose comme une évidence. Demain à midi, nous serons à environ 1050 milles d’Ouessant. À ce moment-là, il nous restera 71 heures pour parcourir cette distance, ce qui fait une moyenne de 14 nœuds pour être dans les temps et rien n’est moins sûr. Néanmoins, c’est un parcours que le bateau peut faire. Malgré tout, il faut un petit peu d’air et pour l’instant on ne sait pas ce que l’on va rencontrer exactement. Pour l’heure, sur la fin du parcours, cela semble mou et pas vraiment constitué», explique OdK.
Et pour le dessert, encore du pain noir : il y a fort à parier que le retour à Moulin Blanc via Ouessant soit contrarié par les courants de marée descendante et par des vents d'Est Sud-Est passant à l'Est dans la journée de dimanche. Un final à l'image de ce tour du monde : la poisse !
Points forts de Geronimo : le trimaran est en bon état, sa route est plus directe, la détermination de l'équipage est totale.
Points forts d'Orange : lui, est arrivé depuis un an et détient le record ...

14 mars 2003 : jour 62, Ô rage ! Ô Désespoir !
Depuis la fin de matinée de jeudi, jour 61, Geronimo est retombé dans le "petit temps", la moyenne chutant à 9 noeuds dans l'archipel des Açores. Les dés sont maintenant jetés, le trimaran n'a plus aucune marge de manoeuvre. La tension est vive à bord, les hommes ne trouvent plus le sommeil tant le combat devient difficile.
A la vacation du 62ème jour 3 h 00 TU, les deux multicoques sont au coude à coude, il reste 947 milles à parcourir pour Geronimo contre 959 milles pour Orange. Sur la table à carte tout est simple : il leur suffit de réaliser une moyenne de 16,89 noeuds pour gagner le challenge.
Mais la réalité de la météo est tout autre : Olivier de Kersauson n'a qu'entre 5 et 6 noeuds de vent, au même moment Bruno Peyron en avait 25 à 30 ...
"Cerise sur le gateau", la fin du parcours devra être effectuée au près avec 15 noeuds de vent de Sud Est.
La situation est devenue désespérée pour les 11 hommes.

14 mars 2003 : jour 62, 16 h 26, C'est terminé !
Dépêche AFP du 14.03.2003 à 16 h 26 : "Olivier de Kersauson jette l'éponge"
Olivier de Kersauson, à bord de Geronimo, a estimé vendredi qu'il avait définitivement perdu toute chance de battre le record du Trophée Jules-Verne (tour du monde à la voile en équipage), car il n'avait "aucun avenir météo", selon une vacation radio diffusée par son équipe.
"Je pense que c'est fini. C'est foutu, on ne peut rien faire. C'est impossible, il n'y a pas un souffle d'air dans l'Atlantique. Il n'y a que 3 noeuds de prévu sur demain et après demain", a expliqué "l'Amiral", abattu.
Geronimo avait besoin d'une moyenne de 16,89 noeuds pour battre le record de Bruno Peyron sur Orange (64 j 8 h 37 min 24 sec en mai 2002).
Olivier de Kersauson, 58 ans, devait franchir la ligne d'arrivée virtuelle au large d'Ouessant avant le 16 mars 2003, à 12 h 36 min et 33 sec (heure française) pour battre le record de Bruno Peyron.
"Trois noeuds de vent, c'est le souffle qu'on ressent sur le visage quand on marche dans la rue. Il y a des yeux embués à bord. Mais, ça va passer. On n'a pas mérité ce qui nous arrive. C'est comme Schumacher qui s'arrête au stand et on ne peut pas lui donner d'essence", a poursuivi le navigateur.
Geronimo pourrait toucher terre lundi ou mardi.
Olivier de Kersauson, ancien second d'Eric Tabarly, en était à sa sixième participation dans le Trophée Jules-Verne (abandon sur avarie en 1993, tour achevé mais arrivée en retard en 1994, abandon en 1996, record en 1997, abandon sur avarie en 2002).

14 mars 2003 : jour 62, 17 h, Merci
La dépêche que nous redoutions le plus est malheureusement tombée vendredi 14 mars 2003 à 16 h 26. A ce moment nous devons savoir rendre hommage à ces onze braves qui se sont engagés au véritable sens du terme comme peu de gens le font de nos jours. Ils n'ont pas hésité à risquer leur vie en caracolant dans les mers du bout du monde, bien au delà de notre imaginaire étriqué de terriens, nous offrant par là même ce qui nous manque le plus dans cette société : la part du rêve.
En fait ils n'étaient pas onze sur Geronimo, discrètement nous étions des milliers sur le pont à partager leurs joies, leurs peines, leurs plaisirs, leurs souffrances, leurs espoirs et, in fine, le désespoir.
Après ce retour difficile, d'inévitables moments de doute et de solitude les submergeront. En bons marins ils sauront les surmonter car ils savent que la mer à toujours le dernier mot et, le temps faisant son oeuvre, ils pourront légitimement se retourner fièrement sur ce tour du monde : Geronimo était encore en tête au 62ème jour de course sur les 64 jours du record, il signe le 2ème temps de toute l'histoire du Trophée Jules Verne et rentre à Moulin Blanc avec 5 nouveaux temps de référence !
Merci à tous.

16 mars 2003 : jour 64, 11 h 36 m 33 s (TU)
Bruno Peyron reste détenteur du Trophée Jules Verne sur le catamaran Orange avec un tour du monde réalisé en 64 jours, 8 heures, 37 minutes et 24 secondes.

16 mars 2003 : jour 64, Déclaration de Bruno Peyron :
« Je partage leur déception car je sais trop la dose d’énergie, d’efforts et d’investissements qu’il faut mettre dans un projet de cette dimension. Ils ne méritaient pas ça néanmoins, ils ont réalisé un très beau parcours et viennent d’écrire l’une des plus belles pages du Trophée Jules Verne. Ils ont également démontré un potentiel très intéressant avec le trimaran »

17 mars 2003 : jour 65, Epilogue :
Olivier de Kersauson : «... c'est sûr que j'aimerais bien repartir ... »

20 mars 2003 : jour 68, Post-scriptum :
Ce matin à 4 heures 58 minutes et 11 secondes TU (5H58 HF), le trimaran aux couleurs de Cap Gemini et Schneider Electric a franchi la ligne d’arrivée au large de l’île d’Ouessant après 68 jours 1 heures 58 minutes 02 secondes de course, poussé par des vents faibles de secteur Nord et les courants des grandes marées, importants en cette période d’Equinoxe.
Réaction d’Olivier de Kersauson peu après avoir franchi la ligne : « Nous avons terminé notre travail. Nous avons hâte de rentrer à la maison, toutefois il y a cette espèce de nostalgie de quitter une activité passionnante. Un tour du monde vous occupe complètement. Néanmoins, nous sommes contents de revoir nos partenaires, nos amis, nos proches, les gens que l’on aime, et également de terminer ce Trophée Jules Verne qui n’avait plus grand sens depuis les Açores. Nous avons connu un drôle de Trophée Jules Verne, je ne souhaite à personne de trouver les conditions que l’on a rencontrées. C’est usant, triste, et cela procure un sentiment d’impuissance effrayant » ...

« On vient d'un monde où on était pris par des choses simples et on arrive dans un monde incompréhensible, c'est assez effrayant de savoir que des hommes, des femmes, des enfants vont mourir cette nuit. On a appareillé au 21ème siècle et on a l'impression de revenir au moyen âge » ...

« On peut se fâcher contre des hommes, pas contre la météo. »